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Confiance et développement économique en Afrique

 

Dans une économie de marché, la confiance joue un rôle fondamental pour l’efficacité économique. La protection des droits de propriété, la prévisibilité des décisions de justice, la capacité de l’État à prendre des décisions informées et équitables, entre autres, sont toutes des facteurs qui déterminent le niveau de confiance des agents économiques, et par conséquent, leur propension à investir dans des relations d’affaires. 

Dans les pays africains, les résultats de la plupart des enquêtes de perception indiquent un niveau minimal de confiance des acteurs aussi bien nationaux qu’internationaux, dans les règles et pratiques gouvernant les relations d’affaires. Pour attirer les capitaux et booster les investissements étrangers comme domestiques, les pays du continent devront déployer d’importants efforts, en vue de mettre à niveau leur capital confiance.

 

  • Défaillances institutionnelles et déficit de confiance en Afrique

Dans les manuels de base de l’économie et de la finance, deux importants déterminants de l’investissement sont mis en évidence : la rentabilité et la sécurité de l’opération envisagée. Alors que la rentabilité fait référence au niveau de profit espéré de l’investissement, la sécurité fait plutôt référence au niveau de confiance des acteurs quant à la qualité des institutions gouvernant les affaires dans un pays, à leur prévisibilité et à la crédibilité des acteurs en charge d’arbitrer les inévitables conflits provenant des relations d’affaires. En dépit des apparences, les niveaux de rentabilité de l’investissement privé en Afrique sont les plus élevés au monde. Alors que le taux de rendement moyen des investissements directs étrangers est de 14% en Afrique, il ne dépasse pas les 9% en Asie et en Amérique latine, et se situe à des niveaux plus faibles dans les pays développés (OCDE 2023). 

Par contraste, le continent enregistre le plus faible niveau d’investissements privés dans le monde, reflétant ainsi une faible qualité de l’environnement de l’entreprise et les risques perçus concernant le succès de toute entreprise privée en Afrique. L’Afrique ne reçoit qu’entre 4 et 6% des investissements directs étrangers internationaux, malgré les atouts considérables dont il dispose : une part prépondérante des ressources naturelles mondiales, une démographie dynamique, une classe moyenne en constante augmentation, et surtout un faible niveau de saturation de la consommation pour un très grand nombre de biens et services. Concernant la part de l’Afrique dans la dette publique mondiale, elle reste marginale à seulement moins de 7%.

Si l’argent est incontestablement plus rare en Afrique que dans le reste du monde, il y est, en revanche, bien plus cher, y provoquant une charge de la dette devenue de plus en plus insoutenable. En 2024, sur les 54 pays en développement consacrant plus de 10% de leurs recettes fiscales au paiement des intérêts, la moitié étaient africains. Entre 2010 et 2022, le ratio services de la dette sur exportations est passé de 74% à 140%. Dans un rapport devenu maintenant très célèbre sur le coût de la perception subjective du niveau de risque africain, le PNUD estimait à 24 milliards de dollars l’excès des paiements au titre des intérêts qui peut être attribué à la composante subjective des notations internationales et à 46 milliards le montant de financement échappant aux pays africains du fait de mauvais ratings.

La marginalisation financière du continent dans l’économie mondiale n’est que la partie visible de l’iceberg de l’impact dévastateur du déficit de confiance sur les indicateurs financiers africains. Les mêmes tendances concernant les flux financiers vers ces économies se font observer à l’échelle interne aux États concernant le financement du secteur privé. Les crédits à l’économie rapportés au PIB (mesure de la profondeur financière) sont parmi les plus faibles en Afrique, et le coût du crédit au secteur privé, en Afrique, est parmi les plus élevés au monde. Les prêts au secteur privé national, qui atteignent des pics de 160% du PIB en Asie, peinent ainsi à dépasser les 25% en Afrique. Par contraste, le coût du crédit sur les prêts domestiques, qui varie entre 2 et 6% en Europe et en Amérique du Nord, et 4 à 8% en Asie, atteint des pics de 20% en Afrique.

 

  • Des économies nationales plombées par un déficit de confiance

Le manque de confiance des agents économiques dans les économies africaines se manifeste de plusieurs façons. Si les enquêtes d’opinion, comme Afrobaromètre, affichent des résultats fort inquiétants concernant le faible niveau de confiance des populations africaines vis-à-vis de leurs institutions et de leurs dirigeants, les enquêtes sur le niveau de développement du secteur privé africain mettent davantage l’accent sur le manque de confiance dans les relations d’affaires en Afrique, et ses implications sur les performances du secteur privé africain. Le faible niveau d’exécution des contrats, et la faible protection des droits de propriété, notamment sur le foncier, sont cités parmi les plus importants obstacles au développement des affaires, en Afrique. Le financement bancaire est l’un des domaines où le manque de confiance se fait sentir le plus. La part des crédits non performants (les créances douteuses ou celles non remboursées 90 jours après l’échéance indiquée) représente 11% de la totalité des prêts bancaires en Afrique (environ 70% dans certains pays), contre 6% pour la moyenne mondiale.

Il existe une littérature abondante, aussi bien en Économie institutionnelle que dans d’autres disciplines des sciences sociales, qui établit une très forte corrélation entre l’absence de confiance dans les institutions formelles et le recours à des institutions informelles alternatives, comme les réseaux religieux et familiaux. Ces réseaux informels qui polarisent l’essentiel des activités productives en Afrique, établissent des codes de conduite et des mécanismes d’exécution des contrats qui se substituent à ceux dysfonctionnels, observés au niveau des institutions formelles. Basés sur les relations de confiance entre les membres, ils permettent des échanges d’informations en leur sein et de flux financiers sous forme de prêts sans nulle autre pareille dans les cadres institutionnels formels. Par exemple, la généralisation de la tontine sous diverses formes, dans l’espace public africain, est un cas d’école bien documenté. La constitution de communautés d’affaires, qui se replient sur elles-mêmes, développent des règles spécifiques au groupe, et entretiennent des interactions minimales avec le reste de la société, est une réalité africaine bien connue. Un inconvénient de taille concernant la prolifération de ces réseaux est qu’ils confinent nos économies dans des modes de production obsolètes incompatibles avec les niveaux de complexité et de volumes financiers, caractéristiques du monde des affaires de nos jours.  

Un autre signe de défiance de la population africaine vis-à-vis des institutions formelles est la part relativement faible de la population adulte disposant d’un compte bancaire, qui culmine à 55%, contre une moyenne mondiale de 76% et une moyenne asiatique de 83%.

 

  • Le cas du Sénégal

Le Sénégal est loin de constituer une exception face à cette tendance générale. L’indice de perception de la corruption, un indicateur de confiance des populations vis-à-vis de leurs élites, est à 46% en 2025, en dessous de la moyenne de 50%. Si les résultats de l’enquête Afrobaromètre sont plus favorables pour 2025, qui indiquent que 67% des populations sont satisfaites de l’action du gouvernement dans la lutte contre la corruption, il y a toujours une proportion de 58% des citoyens estiment qu’ils ne sont pas traités de la même manière devant la loi. Les enquêtes sur les entreprises privées de la Banque Mondiale indiquent que le tiers des répondants pensent que l’administration fiscale constitue un obstacle modéré à sévère pour les affaires. Concernant la justice, seule une proportion de 35% des répondants indique avoir une confiance élevée dans la justice. Les entreprises y pointent l’incertitude et l’imprévisibilité des décisions de justice, la difficulté d’exécuter les contrats et les lenteurs des procédures commerciales comme les principaux obstacles judiciaires à la poursuite de leurs affaires. Les réseaux basés sur la religion ou la parenté existent au Sénégal, avec le réseau de la confrérie Mouride étant de loin le plus étudié dans la littérature, et qui témoigne du niveau élevé de défiance d’importants pans de la population pour les institutions formelles. Les résultats de nos enquêtes sur les entreprises formelles et informelles des pays d’Afrique francophone confirment cet état de fait à maints égards. Par exemple, 48% des entreprises du formel interrogées et 88% des entreprises informelles indiquent recourir à la famille élargie comme principale source pour recruter leurs employés, traduisant une confiance plus élevée qu’inspirent les proches (Mbaye et al. 2025). 

Le niveau de confiance est étroitement lié à la perception du public sur la qualité des institutions. Des droits de propriété bien protégés, notamment dans le domaine du foncier, des décisions de justice plus prévisibles, des règles de droit plus stables dans le temps, une meilleure expertise judiciaire dans le domaine commercial, pourraient davantage booster la confiance des populations dans les institutions formelles et davantage rassurer les investisseurs. 

 

Par Prof. Ahmadou Aly Mbaye